Chaude lumière de juin


Samedi 13 juin

Le train roule, roule, m’emportant dans un océan de rêves et de souvenirs. Après trois semaines intensives, enfin les vacances. Je vais pouvoir retrouver A


ntoine, sans culpabiliser parce que je ne révise pas mon droit de la sécurité sociale, sans stresser, sans refaire devant lui ma copie pour la sixième fois. Dans mes oreilles, la chanson de Louane, « jour 1 », me fait hocher la tête en rythme. « Que voudrais-tu faire ? Une balade en mer… ». Demain Antoine et moi partons à Saint Malo justement. Nous allons pouvoir manger une glace sur les remparts, nous rouler dans le sable,  admirer la vue sauvage en face de laquelle est enterré Chateaubriand, retrouver l’insouciance de notre jeunesse sous le soleil breton. uzosrf9i Je viens de passer le concours de directeur d’établissement sanitaire et social, du 9 juin à hier, à Rungis. Je logeais chez Elisabeth, Hermine et Isaure. Elles ont été d’une gentillesse débordante, me préparant des pâtes carbo, me gavant de chocolat et d’attentions. Georges est passé aussi un soir, amenant avec lui son narguilé et son tabac citron menthe. Comme c’était une note de synthèse que j’avais le lendemain, et que je n’avais donc pas besoin de connaissances pour cette épreuve, je me suis laissée tenter. Ce qui a eu pour conséquence de me faire tousser pendant les cinq heures de ladite note de synthèse, au grand dam de mes voisins de table.

Les épreuves se sont enchaînées mécaniquement, sans que je puisse évaluer vraiment si j’avais une chance de succès. Autour de moi, mes concurrents me paraissaient si sûrs d’eux ! J’avais déjà passé le concours de directeur d’hôpital une semaine avant, du 26 au 29 mai, au même lieu avec le même type d’épreuves. C’était assez éprouvant, cette répétition de métro et de RER pour aller sur les lieux du concours à Rungis.

Mais finalement, j’aime le métro. Je n’aime pas particulièrement ses couloirs, dans lesquels les gens courent vers les escalators comme si leur vie en dépendait, mais j’aime y voir tous les visages de la société. Ce vieux monsieur, là, très chic, le liseré bleu de l’ordre national du mérite cousu sur le revers de sa veste. Ces touristes japonais qui s’émerveillent de tout, et qui regardent leurs photos en riant, tout heureux de se trouver là. Cette maman Noire qui essaie de canaliser l’appétit de vivre de ses deux fils qui se courent après autour de la barre. Ce jeune étudiant qui regarde dans le vide, le casque vissé sur ses oreilles. Ce monsieur Arabe qui semble bien fatigué de sa journée de travail, et qui somnole contre la vitre du wagon. Et tous ces gens à l’allure harassée, les traits tirés, les regards perdus. Comme cette dame, là, qui s’est effondrée sur un strapontin et qui a le front soucieux. Elle n’a pas l’air bien. Alors je commence à égrainer un chapelet, pour chacun d’eux, ces inconnus qui remplissent peu à peu le wagon, dont je ne sais rien de la vie et desquels je suis pourtant si proche, au sens premier du terme. C’est l’heure de pointe sur la ligne 13, les gens rentrent du travail, et le wagon moite de chaleur est bondé, les soubresauts du métro nous projetant les uns contre les autres.

Entre les deux concours, plutôt que de rester à Paris où j’aurais étouffé à rester enfermée à la BU, alors que dehors le soleil brillait insolemment et que les musées m’appelaient de leurs trésors, je suis rentrée à l’appart. Et puis même si j’aime Paris et son agitation permanente, j’avais besoin de retrouver le calme de ma province pour y réviser plus posément.  J’y ai retrouvé Joséphine et Anne-Emmanuelle, que l’approche de son rendu de mémoire rendait exécrable. Elle passait la journée enfermée dans sa chambre, à taper avec une violence tenace sur les touches de son ordinateur.

De temps en temps elle sortait, s’engouffrait dans ma chambre où j’essayais d’apprendre hargneusement des citations de culture générale, poussait des hurlements d’exaspération et de désespoir, qui ressemblaient à peu près à ça : « Aliiiii j’en ai MARRE chuis trop à la bourre j’arrive pas à écrire c’est la loose ! ». Devant mon mutisme et mon stoïcisme (j’étais accessoirement en train de réviser), elle lâchait un grognement de rage et se précipitait vers la cuisine, où le frigo semblait lui apporter plus de soutien que moi. Lorsqu’elle eut épuisé toutes nos réserves de chocolat, de glace, de fromage et en dernier recours de ratatouille et de cornichons, Jo et moi lui avons suggéré de se calmer, pour la paix des ménages. Elle s’est excusée et cette histoire a fini en grosse orgie à trois dans la cuisine après que nous avons refait les courses.

Sacrée Jo ! Elle allait tellement mieux ! Depuis son week-end avec Edouard, elle était métamorphosée. Il avait été, paraît-il, d’un tact et d’une douceur incroyables, si bien qu’il avait été presque naturel pour Joséphine de se blottir à nouveau contre lui, d’accepter ses gestes d’affection. Et puis surtout, il l’avait engueulée. Il l’avait secouée, lui avait intimé de se reprendre, de ne pas gâcher sa vie à cause de ce type, de recommencer à s’habiller normalement. Sur le coup, nous-t-elle raconté, elle était prête à le traiter de tous les noms, à lui dire qu’il ne comprenait pas, qu’il ne pouvait pas comprendre, qu’elle faisait déjà de gros efforts et qu’elle allait bien mieux qu’elle aurait dû. Mais il lui a simplement répondu :

– Je ne veux pas que tu ailles mieux par rapport à une norme. Je veux que tu sois heureuse, et tu ne l’es pas.

Et elle a fondu en larmes dans ses bras.

Elle a aussi ressorti ses habits normaux, abandonné les sweats larges qu’elle mettait depuis son agression, réduit sa consommation de cigarettes. Et à chaque coup de fil d’Edouard, c’est un morceau de paix qui revient dans son regard.

Miracle de l’Amour ! Dieu est si bon. La police n’a pas retrouvé son agresseur,  mais a fait comprendre à Joséphine au téléphone qu’au vu du peu d’informations qu’ils avaient sur lui, ils ne le retrouveraient sans doute jamais. Ils lui ont dit que dans la majeure partie des cas, l’agresseur est connu de la victime, que son cas était rare et plus difficile à élucider. Elle a encaissé. Mais j’ai vu ce reflet apeuré revenir dans ses yeux, un court instant. Après le coup de téléphone, elle nous a regardé, et a lancé d’une voix haineuse :

– Tant qu’il est en liberté, il peut recommencer. Avec moi, avec une autre. Je ne peux pas l’accepter ! Je ne peux pas !!

Anne-Emm s’est approchée d’elle et lui a répondu :

– Il le faudra pourtant, Jo. Sinon tu vas vivre dans la peur et dans la haine.

Joséphine a acquiescé sans conviction. Mais le dimanche suivant, à la fin de la messe, je l’ai vue allumer un cierge et le poser aux pieds de Saint Joseph, son saint patron qu’elle appelle affectueusement son « papa du Ciel », le contemplant avec des yeux implorants. Je crois qu’elle lui confiait son agresseur, car elle nous a dit un peu plus tard dans la journée :

– S’il a fait ça, c’est qu’il doit être malheureux. On ne peut pas faire une chose pareille quand on est heureux. Alors je prie le Seigneur de m’aider à lui pardonner, et je le prie pour qu’il le rende heureux. S’il est heureux, il ne recommencera pas…

Nous l’avons regardée, muettes d’admiration devant ce revirement de cœur, et gênée sans doute par la gravité et la profondeur de ses paroles, elle s’est mise à nous raconter qu’elle devait acheter des beaux caleçons à « Doudou » (comprenez Edouard), qui n’en avait que des vieux. Joséphine retrouve donc son humour ! Merci Edouard, merci Saint Joseph, merci Seigneur.

Oui, merci Seigneur, c’est les vacances ! Le train arrive en gare, et je cherche au loin la tignasse blonde de mon fiancé. Il n’est pas prévu qu’il vienne me chercher, mais sait-on jamais, s’il était piqué d’une pulsion de romantisme pour me faire la surprise… Eh ben non, l’est pas là le Tonio. Tant pis, je rentre à l’appart, je le verrai demain.

A peine ai-je franchi la porte que mes deux colocs me sautent dessus en hurlant « youhouuuuuuu vacannnnnces ! ». Tiens, il y en a une qui a mué ou quoi ? J’entends un timbre étonnamment grave au milieu des cris perçants.

– Aliii regarde qui est là ! Il est venu me faire la surpriiiiiiiseeee !

Ah, je comprends mieux. Edouard m’adresse un signe de la main un peu gêné, qui fait quelque peu playmobil, ou reine Elisabeth. Je ne l’ai pas revu depuis qu’il a largué Jo la première fois. Je l’embrasse affectueusement. Jo lui doit tant ! En tout cas, faudra qu’Antoine prenne des cours de romantisme auprès de lui.

Nous avons passé une soirée agréable tous les quatre. Edouard a mûri depuis deux ans, ça se sent, et il a pour Joséphine des attentions touchantes. Bon, il est visiblement très distrait, par contre. Après avoir insisté pour nous préparer le dîner, il nous présenta une omelette délicieuse, et fit la vaisselle de la poêle dans la foulée, avant de tout ranger. Quel homme ! Mais au moment de laver nos assiettes, nous ne trouvions plus le liquide vaisselle. Joséphine commençait à s’impatienter, car elle devait partir au cinéma avec Edouard et ne voulait pas nous laisser tout à faire.

– Mais enfin Doudou qu’est-ce que tu en as fait ?

– J’en sais rien moi !

Alors que je rangeais ma bouteille de coca dans le frigo, je vis posé bien en évidence sur la tablette du haut notre paic citron super dégraissant, entre un saucisson et une boite de rillettes d’oies. Chose curieuse, il était entrouvert et une grosse bulle s’était formée sur le bouchon, comme solidifiée par le froid. Je n’eus pas le temps de m’appesantir sur cette intéressante réaction chimique, car Jo me le prit des mains, le secoua devant le nez d’Edouard en lui rappelant que ce n’était pas du ketchup et que ça se ne mettait pas au frais. La bulle ne résista pas à la poigne énergique de Jo et je crois qu’une éclaboussure de paic citron se logea dans l’œil d’Edouard car il écoutait Jo le vilipender tout en se frottant comiquement la paupière, ce qui lui donnait l’air d’un enfant face à la colère de son institutrice. Mais vaisselle fut faite et nos tourtereaux partirent au cinéma.

J’ai aussi eu le plaisir en arrivant dans ma chambre de trouver une lettre de Macess sur mon lit. Je l’ouvris avidement.

Boulaur, le 8 juin 2015

Ma chère Ali,

Cette courte lettre pour te dire que je prie bien pour tes concours, et bien sûr pour ton amie Joséphine. J’espère que Dieu lui procure toute la consolation dont elle a besoin.

Je voudrais aussi t’annoncer une bonne nouvelle : je vais prononcer mes vœux temporaires dans la communauté en septembre prochain, après un an de postulat et deux ans de noviciat, comme c’est l’usage. C’est moi qui ai formulé la demande, comme c’est l’usage aussi, et mes sœurs ont accepté ! Je suis dans une telle joie !! Ce sont des vœux qui engagent pour trois ans, renouvelables deux fois. Mais j’espère que les miens se transformeront en vœux définitifs, je suis tellement heureuse ici, avec mon Seigneur et mes sœurs ! C’est beau, non, de se dire qu’Antoine et toi vous engagerez dans le mariage presque en même temps que moi dans la vie religieuse ? Je n’ai pas encore la date exacte, je vais demander à fixer ça, si possible, avant votre mariage pour que vous soyez présents, ça va être la teuf !! Dis à Henri et Hortense qu’ils sont invités aussi, et Elisabeth et Georges aussi bien sûr. Mais je leur écrirai, de toute façon.

A ce propos, ils sont passés me voir après leurs fiançailles. Georges était magnifique, rayonnant, on aurait dit un prince des mille et une nuits. J’ai dit ça à une de mes sœurs, elle a eu un air un peu pincé. Mais si Dieu a créé les belles choses, c’est pour qu’on les admire, non ? Bon j’arrête là mes plaisanteries vaseuses, en tout cas Elisabeth s’est trouvé un mec vraiment bien, et beau gosse, ce qui ne gâche rien. Mais le mien de fiancé, c’est bien le plus beau et le plus parfait ! Si tu savais combien de grâces je reçois de Lui ici… Je ne les compte même plus. Mais tout n’est pas toujours rose, car vous me manquez tant ! Mes frère et sœur sont passés me voir à la Pentecôte. Ils grandissent, ces petits. Jean-Emmanuel m’a dit qu’il était content de t’avoir vue, et qu’il irait passer quelques jours à Paris pour rendre visite à Isaure et Hermine, ça fait longtemps qu’ils ne se sont pas vus tous les trois.

Je ne sais pas ce que tu as fait à Marthe, elle te voue une admiration profonde ! Je crois que ta robe l’a éblouie aux fiançailles d’Elisabeth. Je lui manque, la pauvre petite. Garde un œil sur elle pour moi. Et vous, mes amis, vous me manquez tant ! Toi, Elisabeth, Antoine, et Henri ! Je donnerais n’importe quoi pour qu’on se retrouve tous dans la chambre de Riton, comme au lycée. Avec Claire. La bande des six…

Figure-toi que j’ai commencé à écrire des poèmes. Ce n’est pas du Sainte Thérèse, loin de là, mais il y en a un que je voulais t’envoyer, car il t’est dédié. Enfin il est dédié à mes meilleurs amis, à la bande des six justement, et tu en fais partie ! Le voilà, sois indulgente :

Ode à l’amitié

A ma très chère amie ce modeste poème

Mon esprit réfléchit et ma plume frémit

Et va sur le papier telle une âme bohème

Car ce sujet m’inspire et voilà que j’écris .  

Je veux écrire une ode exaltant la beauté

De la joie très simple d’une belle amitié

Qui sans cesse grandit sous le regard de Dieu

Car ce Père sourit quand il voit ses enfants

Repousser le combat, se témoigner entre eux

L’Amour qu’il leur décrit dans son commandement.  

Car l’amitié est joie, car l’amitié est flamme

S’installant doucement pour réchauffer les cœurs

C’est un brasier ardent repoussant tous les drames

Elle est l’humble rempart protégeant du malheur.  

Que serait l’homme seul, une coquille vide !

Car toute sa grandeur en son âme réside

Elle vainc l’animal, cette âme qui seule aime

Par qui le Seigneur vit en chacun d’entre nous.

Il touche tous les cœurs, jusqu’au plus petit même

Ainsi son grand Amour peut s’étendre partout.  

Car l’amitié est bien un cadeau du Bon Dieu

Même si tant l’oublient, moi je l’en remercie

Je  lui dois ton sourire et nos rires heureux

C’est autant de lumières ensoleillant ma vie.  

Bon voilà, c’est pas du Verlaine mais c’est écrit avec le cœur ! Bon je t’embrasse mon Ali, sois assurée de mes prières ! Embrasse bien Antoine pour moi.

Ta Macess.

Ce n’est peut-être pas du Verlaine, mais ce poème me touche. Macess a toujours été un peu artiste. « autant de lumières ensoleillant ma vie. » Oui, elle a raison, les sourires de mes amis sont autant de rayons de soleil sur mon existence. Celui si rayonnant de Macess, celui de Jo qui retrouve toute sa clarté, celui d’Anne-Emm si affectueux, celui d’Elisabeth, de Georges, ceux de mes frères et sœurs…

Et celui d’Antoine qui fait battre mon cœur un peu plus vite. Merci Seigneur, pour mes amis, merci pour ces sourires, pour les vacances qui commencent ! Demain, Antoine et moi joueront aux pêcheurs bretons, avant de nous replonger dans les fastidieux plans de table du mariage. Et cet été, il y aura la famille, les cousins, les grands-parents, les amis, la plage, Paray, peut-être Rocamadour, sûrement Boulaur pour faire un coucou à Macess. Du balcon où je savoure cette tiède soirée de juin, j’aperçois la voûte étoilée. C’est un bel été qui s’annonce.

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3 réflexions sur “Chaude lumière de juin

    • C’est ce que je pensais avant aussi, mais en réalité « après que » se suit d’un indicatif et non d’un subjonctif. Voici un extrait du site de l’académie française à ce sujet : « À la différence de avant que, qui implique une notion d’éventualité, après que, marquant que l’on considère le fait comme accompli, introduit une subordonnée dont le verbe doit être mis à l’indicatif. Je rentrerai après que la nuit sera tombée. Il est parti après que nous l’avons tous salué. »

  1. Clo dit :

    À quand la suite pour le mois de juillet?
    Ali, tes articles sont super…et ils nous manquent!!
    Merci pour ce que tu fais et ce que tu sais transmettre à tes lecteurs😊

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