Aimer et être aimé

Bonjour à tous, et je vous prie de m’excuser pour ce long mois d’absence ! J’étais avec de joyeux lurons en veste beige à Paray-le-Monial, pour préparer les sessions d’été ! Revoilà Ali, Antoine, et la suite de leurs aventures estivales !

Prendre-un-enfant-par-la-main

Mercredi 15 juillet

Une piscine, un transat, un fiancé ronflant à mes côtés, et des petits cousins hurlant de rire autour de moi. Les vacances sont bien là. Je souris en voyant Antoine froncer le nez. Une mouche s’est posée sur son visage, et sa main bat l’air comiquement pour la dégager. Dans un demi sommeil, il finit par se retourner. Je vois alors Stan, mon petit cousin facétieux, s’approcher doucement du bel endormi, un tube de crème solaire à la main, et me faire signe de me taire. Il trace un cœur avec la crème sur le large dos d’Antoine. Ce petit est bien drôle ma foi ! Je lui claque un bisou sur la joue et me replonge dans ma lecture, Laudato si, la dernière encyclique du Pape François sur l’écologie. Quelle chance nous avons de l’avoir, notre cher Pape. Ses mots sont simples mais percutants, et je m’émerveille de la nature autour de moi. Ces arbres plantés avec amour par mon Bon-Papa, ces hortensias taillés consciencieusement par ma Bonne-Maman.

Soudain une tornade mouillée fonce sur moi. C’est mon frère Jibé, 10 ans et demi. Il me couvre de bisous en riant, tout bronzé de son camp louveteaux, puis s’en va rejoindre nos cousins dans la piscine. Au loin, je vois Henri et Hortense faire le tour du jardin main dans la main, le ventre rond de ma belle-soeur s’avançant fièrement. Sous l’ombre des arbres, des rires éclatent. Une partie de cartes endiablée est en train de se jouer entre mes cousins et mes frère et sœur, une bouteille de rosé pamplemousse posée sur la table. Mayeul rit plus fort que les autres. Depuis qu’il nous a annoncé son désir de rentrer au séminaire dans un an, il semble plus serein, plus joyeux. Son regard est comme agrandi. Isaure, assise juste à coté de lui, ne le lâche pas des yeux. Sans doute voit-elle que son cœur est habité par un bel appel, qu’elle a eu du mal à accepter, mais dont elle pressent toute la grandeur. Alors elle a fini par lui dire qu’elle était heureuse pour lui, si c’est ce qu’il voulait. Quant à moi, le choc passé, j’ai fini par faire le deuil du bel avenir d’époux et de père que j’avais imaginé pour mon frère. Certes, il est beau gosse, mais il le sera d’autant plus pour l’Eglise. Certes, il aurait fait un mari attentif, un papa aimant, un père de famille solide et drôle, mais il sera, si Dieu le veut, un prêtre à l’écoute de ses paroissiens, donné à l’Eglise et au monde, et son humour et sa décontraction toucheront les jeunes.

Il ne manque que Diane, partie en camp guide. Elle revient dans une semaine. Mes chers frères et sœurs, ces vacances sont les dernières que je passe avec vous en tant que célibataire. L’année prochaine, Antoine et moi seront liés par le sacrement du mariage depuis presque un an, et qui sait, peut-être aurai-je le même ventre qu’Hortense, ou même un bébé dans les bras. Ça me donne le tournis, d’imaginer ça. La vie en moi. Comme ça doit être étrange et merveilleux ! Un petit être qui sera né de mon amour avec Antoine. Dans deux mois, nous nous marions. Un jour pour toute une vie. Même si nous avons été bien préparés, c’est flippant, quand même, de m’imaginer toute ma vie avec Antoine. D’imaginer nos corps s’unir, d’imaginer nos âmes se rapprocher au fil des années. Ce sera beau. Mais ça fait peur ! Et si je n’arrivais pas à l’aimer comme il le mérite ? Et s’il se lassait de moi ? De mes défauts ? Et puis lui, il en a aussi. Il est arrogant, parfois misogyne, il est impulsif, orgueilleux. Je sens une boule d’angoisse me saisir. Suis-je sûre de pouvoir vivre toute ma vie avec Antoine ? De pouvoir supporter pour lui et avec lui n’importe quelle épreuve, même la maladie, le handicap, la pauvreté, la mort ? Le mariage n’est pas célébré, dans l’absolu il est encore temps de renoncer. Oh mais pourquoi je pense à ça ? Ces réflexions se font de plus en plus nombreuses à mesure que le mariage approche. Le prêtre m’a bien dit que c’était normal, d’avoir peur, que ça montrait que je comprenais l’importance du sacrement, mais quand même. J’aimerais tant me poser moins de questions. Allons Ali, Antoine, tu l’aimes, tu l’as choisi, et tu es capable de choisir de l’aimer chaque jour jusqu’à la fin de te vie, avec la grâce de Dieu. Et il est tellement solide dans sa foi, ce charmant garçon, avec lui je sais que je peux être sainte, si nous nous en donnons les moyens. Mais malgré tout, cette boule d’angoisse me serre la gorge. Je me lève brusquement de mon transat, j’ai besoin de marcher un peu. Un rayon de soleil vient éclairer le rubis que je porte à la main gauche. Cette bague, à cet instant, je l’aime et j’en ai peur. Il suffirait que je la rende, et je serais libre. Libre de mes angoisses, de ma peur de ne pas être assez aimée.

– Où tu vas ma chérie ?

Je me retourne. Et je croise ces yeux, posés sur moi, ces yeux bleus que font ressortir un léger hâle sur le visage de mon fiancé. Et dans ce regard que je connais si bien, je lis un mélange de joie, de fierté, et d’amour. Un regard si plein d’affection que je sens une larme perler à mes paupières. Comment puis-je être aussi bête ! Antoine m’aime, et il veut m’aimer toute sa vie. Je me blottis dans ses bras, et il me glisse à l’oreille :

– Tu veux qu’on aille à la messe ce soir ? Rien que tous les deux. On a besoin de Dieu pour nous préparer à notre mariage !

Je souris, et je hoche la tête, béate d’amour pour ce garçon si parfait. Mais le garçon en question se redresse d’un coup, me saisit par les bras pour m’éloigner de lui, et son regard se fait dur. Oups. Il va s’énerver là je crois.

– Aliénor, tu sens le tabac ! T’as piqué une clope à ta soeur ? Je croyais que tu avais arrêté !!

– Oh, ça va ! Une en trois jours, comparé à ce que je fumais il y a encore un mois !

– D’accord ! Mais quand même ! Il suffit d’une pour recommencer tu le sais bien ! Et puis… Et puis tu m’énerves tiens ! Tu m’énerves ! Je ne veux pas d’une femme qui fume, tu m’entends ?

Mais quel mufle ! Il ne sait pas tous les efforts que j’ai fait pour ne pas fumer, il ne peut pas savoir, il a toujours été fumeur occasionnel, pas dépendant. Pourtant, j’en ai fait des efforts, ça a été dur, et il ne le voit même pas ! Il ne veut pas d’une femme qui fume !? Qui est-il pour me dire ce que j’ai à faire ? Qu’il m’insupporte quand il s’y met !

Et pour prouver qu’en effet, je l’énerve, il se lève brusquement de son transat, découvre l’amas de crème solaire que son dos a écrasé sur le dossier, et s’énerve encore plus.

– C’est pas vrai, mais tu m’as mis de la crème pendant que je dormais ! Super drôle Ali, super mature ! Tu as dessiné quoi, un smiley ? Parfois, hein, je me demande quel âge tu as ! Je vais me rhabiller, à toute.

Quel sale caractère !

Il s’en va à grandes enjambées, shoote dans un ballon qui traîne par terre, et qui va s’écraser sur la tête de Bonne-Maman,penchée amoureusement sur ses hortensias. Celle-ci se retourne, le sécateur brandi d’indignation, et sa voix perchée s’élève :

– Enfin les enfants, faites attention ! Je vais vous priver de goûter si ça continue ! Où sont vos parents ? Jamais là quand il faut ceux-là, je suis une grand-mère, pas une baby-sitter !

Devant la mine piteuse d’Antoine, qui rougit de confusion, je réprime difficilement un rire vengeur. Mais le pauvre garçon a l’air bien empêtré. Il balbutie maladroitement :

– Pardon Madame, c’est moi, je… Je vous avais pas vu. Vraiment désolé. Vous n’avez pas mal ? Vous voulez un verre d’eau ? Vous voulez que je vous aide ?

Bonne-Maman remonte ses lunettes sur son nez. Aïe. Mauvais signe. Elle jauge Antoine, et nous sommes tous suspendus à ses lèvres. Même les enfants ont arrêté de s’éclabousser dans la piscine. Enfin, elle ouvre la bouche, la main sur la hanche et le sécateur menaçant.

– Mon garçon, je vous ai déjà dit de m’appeler Bonne-Maman, vous épousez ma petite-fille dans deux mois. Et s’il vous plaît, oui, je veux bien un verre d’eau. Et je vous ai entendu vous disputer avec Aliénor, vous avez tout à fait raison d’insister pour qu’elle arrête de fumer, tu m’entends Ali ? Quant à ce ballon, allez le ranger dans le garage, qu’on en parle plus ! Vous êtes un gentil garçon Antoine.

– Merci Mad… Euh, Bonne-Maman. Vous pouvez me tutoyer ! Je vais vous chercher de l’eau !

– Très bien, et dis à Bon-Papa que le courrier est passé. Merci Antoine ! Bon vous n’avez rien d’autre à faire que nous regarder les autres ? Et Aliénor, si je te reprends à fumer tu vas m’entendre ! Tu devrais écouter ton fiancé !

Les enfants retournent en riant à la piscine, les jeunes à leurs cartes (je vois Mayeul et Isaure me faire des signes moqueurs de la main au loin), et je m’amuse de voir Antoine s’empresser de donner un verre d’eau à ma grand-mère, s’excusant encore pour le ballon, et-comme-il-fait-chaud-je-vous-ai-mis-un-glaçon-j’espère-que-ça-vous-va.

Il revient, se plante devant moi, semblant attendre quelque chose de ma part. Non je ne m’excuserai pas, c’est lui qui s’est énervé. Il comprend, car il grommelle à peine audiblement :

– Désolé de m’être emporté.

– Ça va, ça va, je devrais pas fumer en cachette de toi, c’est pathétique, pardon. Et je veux vraiment arrêter. Par contre c’est Stan qui t’a fait un cœur sur le dos avec la crème.

Antoine sourit, murmure « sale gosse! » avec amusement, et me prend dans ses bras. Oui, ce mec est impulsif et orgueilleux, mais avec lui, je ne m’ennuierai pas. Vivement la messe de ce soir, nous pourrons unir nos deux cœurs dans celui du Christ, et Il nous aidera, une fois de plus, à nous aimer plus profondément encore, et à préparer nos âmes à s’unir en lui le jour de notre mariage.

En attendant, je vois Maman s’avancer dangereusement vers nous, un sourire aux lèvres. Zut. Elle va encore nous parler de fleurs, de plans de table, de cortège et de faire-parts. Parfois j’ai envie de prendre Antoine par la main, de l’emmener dans une chapelle et de me marier avec lui sans tralalas. Un prêtre, deux témoins pris au hasard, Antoine, Dieu et moi, ça me suffirait. Mais soyons raisonnables, et sourions gentiment à Maman qui nous pose une question existentielle sur la couleur des tissus que l’on va mettre sur les chaises. Elle, Papa et les Lebert sont géniaux, ils font quasiment tout, et Antoine et moi pouvons pleinement profiter de nos vacances. Et puis admettons-le, j’en ai quand même envie de ma robe, de notre pièce montée, de nos amis et nos familles qui dansent jusqu’au bout de la nuit, même si ce n’est pas le plus important. Alors nous répondons à Maman que oui, écru ça sera très bien, et elle repart, heureuse de nous rendre service.

Mais voilà une voiture qui déboule dans l’allée. C’est celle de mon oncle et ma tante, et ils étaient très attendus, je dois dire. Oncle Jacques et Tante Marie, la sœur de Papa, ont suscité l’admiration et le respect de toute la famille, il y a quelques mois, en nous annonçant qu’ils allaient adopter un enfant. Nous avons tous été très surpris. Des enfants, ils en ont déjà pas mal, à vrai dire : Pauline, 13 ans, Ghislain, 10 ans, Amaury, 8 ans, et Faustine, 6 ans. Ce sont ceux qu’on voit le moins dans la famille de Papa, car ils habitent en Autriche, où mon oncle a trouvé un travail il y a quatre ans. Les autres, Tante Yolaine et Oncle Thibaud, Tante Odile et Oncle Eric, nous les voyons quasiment à chaque vacances. Quant à mon oncle célibataire Pierre, il s’arrange toujours pour passer quelques jours l’été, entre deux voyages humanitaires. Ce mec est tout donné à la mission, c’est assez fou. Bonne-Maman désespère de le voir se marier un jour, mais moi je crois bien que sa vocation est auprès des plus pauvres. Bref, Pour revenir à Oncle Jacques et Tante Marie, ils nous ont donc annoncé qu’ils adoptaient un enfant. Très surpris, nous leur avons demandé pourquoi. Ils nous ont alors répondu qu’ils adoptaient un enfant dont personne ne voulait, un enfant handicapé abandonné. Et c’est ainsi qu’ils ont accueilli chez eux le petit Noé, cinq ans, atteint de trisomie 21. Ils nous ont envoyé les photos du baptême il y a un mois. Noé s’appelle désormais Louis-Noé. Un prénom original pour un enfant unique. Et enfin, nous allons rencontrer ce nouveau cousin.

Tout le monde s’est approché de la voiture, pressés de rencontrer cet enfant dont on a tant parlé. Les petits sont un peu anxieux, je le sens. On leur a dit d’être très gentils avec Louis-Noé, qui était un enfant un peu différent, mais qui avait besoin d’énormément d’amour. Mon oncle descend, ouvre la porte de la voiture, et nos quatre cousins sortent comme des furies, se précipitant sur nous pour nous dire bonjour. Et puis ils sont ravis de rencontrer enfin Antoine. Mais où est Louis-Noé ? Voilà ma tante qui descend, doucement, de la voiture. Dans ses bras, un enfant dort. Le silence se fait, plus personne ne bouge. Nous sommes tous émus. Et puis Bonne-Maman s’avance vers sa fille, l’embrasse, et dit d’une voix mouillée :

– Voilà donc mon dernier petit-fils ! Viens voir chéri !

Et Bon-Papa prend dans ses bras puissants ce tout petit enfant, lui dépose un tendre baiser sur le front. Il se réveille. Il regarde autour de lui, un peu perdu. Des cheveux bruns, des yeux noisette, légèrement bridés. Cette bouche entrouverte d’étonnement. Il est si beau ! Mais il cherche des yeux celle qui est depuis si peu de temps sa maman. Il a peur, il ne sait pas où il est. Alors, sa soeur Pauline lui prend la main. Il la reconnaît, lui sourit. Elle lui dit d’une voix joyeuse :

– Regarde Louno, c’est notre famille !

Elle le prend dans ses bras, et lui présente chacun. Louis-Noé, d’abord intimidé, se laisse aller à la voix chantante de sa grande soeur, et petit à petit, se déride, sourit, puis rit aux éclats. Chacun veut le voir, lui faire un bisou, lui parler. Et toute cette attention semble lui faire plaisir. Il gazouille à qui mieux mieux. Il ne sait pas encore très bien parler, mais on comprend l’essentiel. Il est heureux d’avoir enfin une famille.

Les petits harcèlent de questions mon oncle, ma tante et mes cousins :

– Alors maintenant c’est ton frère ?

– Il est mignon ! Il comprend quand on lui parle ?

– Il a une tête bizarre, c’est vrai, mais il est trop mignon !

– Quel âge il a ?

– Louis-Noé, tu veux jouer ?

Ma tante leur explique avec calme que oui, Louis-Noé comprend quand on lui parle, qu’il faut le traiter comme un enfant normal, qu’il sera très content de jouer avec eux. Puis elle se penche vers son fils, et lui demande si il veut jouer au ballon avec ses cousins et ses frères et sœurs. Le petit bat des mains en riant, il a l’air d’accord. Bonne-Maman se rappelle que le ballon a été confisqué et demande à Antoine d’aller le rechercher, ce qu’il fait avec empressement, encore un peu mal à l’aise de cette histoire, on dirait. Les petits partent en courant vers la pelouse, et je suis émue de voir mon frère Jean-Baptiste prendre Louis-Noé par la main, très tendrement, avec un regard doux. Il grandit, et déjà, il a à cœur de prendre soin des plus petits.Nous les regardons jouer de loin. Les gestes de Louis-Noé sont maladroits, mais pleins d’ardeur et de joie de vivre. Et que c’est beau de voir tous ces enfants, qui quelques heures plus tôt se disputaient le ballon « comme des petits voyous » (copyright de l’expression Bonne-Maman), tout faire pour que ce soit Louis-Noé qui l’aie le plus, même s’il ne sait pas trop comment le lancer. Mon oncle et ma tante nous racontent comment ce petit a changé leur vie, combien la maison est pleine de joie depuis son arrivée. Ses frères et soeurs l’ont tout de suite adopté, et même si Faustine a été un peu jalouse, elle a très vite été très protectrice avec son nouveau petit frère. Oncle Jacques, ému, poursuit :

– On avait peur que ça se passe mal, qu’ils acceptent mal le handicap de leur frère, mais en réalité Louis-Noé fait ressortir en chacun de nous ce qu’il y a de meilleur. Pauline qui devenait un peu égoïste avec l’adolescence s’est complètement détournée d’elle pour s’occuper de Louis-Noé. Ghislain et Amaury lui apprennent pleins de jeux de gars, et eux qui se disputaient si souvent autrefois, ils sont maintenant comme larrons en foire, grâce à Louno qui les réclame sans cesse tous les deux pour jouer dans la cabane. Quant à Faustine, tous les dessins qu’elle fait, c’est pour son petit frère, et il y a des coeurs dessus à chaque fois.Et nous, on apprend une nouvelle manière d’être parents. D’abord parce que celui-là, on ne l’a pas fait, et aussi parce qu’il a besoin d’encore plus d’amour que les autres.

– Oui, continue Tante Marie, et en apprenant à l’aimer, on aime encore plus les quatre autres. Louis-Noé, c’est une petite boule d’amour. Il en demande, mais il en donne tellement aussi ! Regardez !

En effet, nous voyons le petit garçon courir vers sa maman, l’embrasser, puis retourner jouer avec les autres comme si de rien n’était.

Je le regarde, songeuse. Quel courage ont eu mon oncle et ma tante ! Cet enfant doit leur apporter tellement, c’est vrai, mais il va y avoir des moments difficiles. Et puis toute leur vie, Louis-Noé aura besoin d’eux, puis à leur mort de ses frères et soeurs. Mais plus je regarde cet enfant, ses yeux plissés, son rire si généreux qu’il en est gênant, ses gestes patauds, plus je le regarde et plus je vois combien il est beau. Oui, le handicap gêne, et moi-même je ne suis pas toujours à l’aise en sa présence. J’appréhendais un peu cette rencontre avec mon cousin. A première vue, Louis-Noé est un enfant à charge, un enfant qui sera difficile à élever, un enfant qui dérange, et le geste de mon oncle et de ma tante est une folie. Mais quand on voit dans ces yeux un peu étranges la joie d’être aimé, quand on voit toute l’affection et l’innocence qu’il y a dans ce rire bruyant, quand on comprend que derrière ces gestes maladroits et cette voix mal assurée il y a un cœur pur, alors on est émerveillé par ce petit bout d’homme qui vient éveiller en nous les sentiments les plus nobles, ceux de l’amour gratuit.

C’est l’heure du goûter, Bonne-Maman a préparé un gâteau pour fêter l’arrivée de Louis-Noé. Il bat des mains de joie, s’empiffre de gâteau et met du chocolat sur son polo blanc, réclame avec ardeur un deuxième verre de jus d’orange. Doucement sa maman le reprend, lui explique qu’il faut dire s’il te plait. Il boude un peu, mécontent d’être grondé, puis sourit, et fait un bisou à Bonne-Maman pour demander son verre. Les mains de ma grand-mère tremblent un peu d’émotion en lui tendant le jus d’orange. Et puis, il se dirige vers moi, et grimpe sur mes genoux. Et je sens mon cœur fondre de tendresse. Mystère que le handicap, mystère que cet enfant que Dieu a créé différent, pour nous faire comprendre quelque chose, sans doute. Pour nous apprendre à aimer et à être aimé, en toute simplicité. Cette attitude d’abandon de Louis-Noé, nous devrions l’avoir avec le Père.

Mais il va être l’heure de partir pour la messe. Antoine et moi nous éclipsons. Dans la voiture, Joséphine m’appelle. Elle est en vacances chez Anne-Emm, en Bretagne. Elle va bien, mais elle me demande de prier pour elle, car parfois, la nuit, ses peurs la rattrapent, et elle reste étendue sur son lit, sans parvenir à trouver le sommeil. J’offrirai ma communion pour elle. Edouard les rejoint demain, elle a hâte, et Anne-Emm m’embrasse très fort. On se retrouvera au forum des jeunes à Paray en août.

Nous voici dans la fraîcheur de l’église. Un peu en avance, nous récitons une dizaine de chapelet ensemble, pour notre mariage, pour sa préparation. Puis le prêtre arrive. Et je suis émerveillée par l’évangile du jour « Ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout petits. ». Merci Seigneur pour ce clin d’œil ! Tu viens nous rejoindre par cette parole dans notre rencontre avec Louis-Noé. Oui, ce tout-petit a tant à nous apprendre, nous qui nous pensons faussement sages et savants ! Viens nous aider à comprendre ton mystère d’amour, viens nous aider à être aussi confiants en toi qu’un petit enfant trisomique envers ses parents.

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2 réflexions sur “Aimer et être aimé

  1. camt dit :

    Salut,

    Pour compléter ton récit, je me permet de parler d’une femme que je connais. Elle est trisomique 21, et adulte maintenant. Elle ne vit plus chez ses parents, mais toute seule. Elle travaille, comme jardinière des espaces verts de sa ville. Elle est super gentille, et aime bien rire et s’amuser, aussi.
    Bref, comme Louis-Noé, elle a un handicap, mais ça ne l’empêche ni d’être heureuse, ni d’avoir des amis, ni même de vivre sa vie.
    Alors, oui, elle a plus de soucis médicaux, et a besoin d’aide à son domicile pour certaines tâches. Mais c’est une chouette personne avant être une personne porteuse de handicap

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