De jour en jour

Mardi 15 septembre

J-11 ! Une bouffée de panique me saisit lorsque je réalise que ces dernières journées sont passées à une vitesse folle. Et pour cause, la semaine dernière a été bien remplie. D’abord, il y a eu mon EVJF il y a une semaine et demie.

Mes amies m’ont embarquée dans la voiture, donc, et n’ont pas voulu me dire où nous allions. En réalité, je l’ai vite deviné, les panneaux d’indication ne mentent pas sur une route, et le canal de la Rance est très reconnaissable. Nous voici donc à Saint-Malo. Elles ne pouvaient mieux choisir. J’aime énormément cette ville, ses remparts, son vent breton, sa pluie vivifiante, l’odeur de beurre chaud qui flotte dans les rues. C’est un lieu chargé d’histoire et de charme, dans lequel on peut imaginer sans mal l’ombre des corsaires, les rires des matelots buvant du rhum. Si on va se balader sur les sentiers qui longent la plage, on peut accéder à la tombe de Chateaubriand. Perdue derrière les herbes hautes, la dalle en pierre grise fait face à l’étendue de la mer, et la croix surplombe à la fois le corps de l’écrivain et les rochers bordés d’écume. Il y a un parfum d’immortalité autour de cette tombe qui traverse les siècles et les tempêtes, qui défie les cris des mouettes et le bruit du vent. L’écrivain a choisi de passer sa mort seul face à la mer, à cette mer bretonne agitée et intrépide.

280px-Tombe_Chateaubriand

Oui, j’aime Saint-Malo. Et elles le savent bien. Nous voici bientôt sur les remparts, une crêpe à la main, contemplant au loin le fort national. Je goûte la fraîcheur de la brise. Au soleil je préfère ce vent de bord de mer, qui transporte avec lui l’odeur de l’iode et le rire des goélands. Il rend l’océan plus vivant.

les-remparts-saint-malo

Elles n’avaient rien prévu de spécial, juste une balade sur la côte sauvage, une crêperie, une soirée à l’hôtel ponctuée de rires et de chants qu’elles m’avaient composés. C’était parfait. Je contemplai chacune d’entre elles, et je m’émerveillai de les avoir dans ma vie. Toutes, elles m’avaient supportée, elles m’avaient fait rire, elles m’avaient énervée parfois, elles m’avaient aimée, elles m’avaient fait grandir.

Vic que la maternité avait rendue plus mûre, mais qui n’avait rien perdu de son humour. Elisabeth dont le visage m’était si familier, ce visage que j’ai vu prendre de l’âge en même temps que le mien, ce sourire si connu qui me rappelait celui de Claire. Marie-Laure resplendissante depuis ses fiançailles avec Paul. Laura qui m’avait tant manquée, qui était toujours aussi attentionnée et généreuse. Anne-Emm qui riait, riait, qui avait quitté son air sérieux, pour une fois, et qui me regardait avec tant d’affection. Joséphine qui revenait de loin, mais dont le sourire avait retrouvé la clarté d’antan, avec lueur un peu plus grave dans le regard, ce qui le rendait plus profond et plus mûr. La souffrance avait laissé sa marque, mais notre Jo en sortait grandie. Hermine si touchante, dont les yeux me fixaient avec admiration et reconnaissance, et qui m’avait répété combien elle était heureuse que je devienne sa belle-sœur, car elle savait que je ferai le bonheur d’Antoine. Et enfin, Isaure, ma petite sœur, qui me fit monter les larmes aux yeux en me disant qu’elle n’aurait pu rêver meilleure grande sœur, qu’elle s’excusait d’être aussi nulle pour dire ses sentiments, mais qu’elle m’aimait. Elle avait lâché cette phrase d’un ton abrupt et tranchant, et les choses ayant été dites, elle vida d’un trait son verre de rosé pamplemousse, grogna quand je lui fis un bisou sur la joue, et se tourna vers Anne-Emm pour lui demander un peu sèchement de passer à la suite.

La suite, c’était de me remettre un livre signé par tous mes frères et sœurs, mes amis, mes parents, mes cousins, mes grands-parents, mes oncles et tantes, mes belles-sœurs, et Antoine. Un petit mot de chacun, quelques photos, un dessin de mon filleul Gabriel, trop petit pour écrire. J’en étais toute émue, de lire, un à un, les messages d’affection de tous ceux qui m’étaient si chers. Un mot de Macess eut raison de mes efforts pour retenir mes larmes, dans lequel elle me disait combien elle avait hâte de me retrouver le week-end d’après, et dans lequel elle faisait mémoire de nos 24 ans d’amitié. Et, ultime surprise, qui finit de me bouleverser, un papier avait été collé sur le livre. Quelques lignes tracées comme en hâte par une main espiègle, d’une écriture que je reconnus tout de suite.

« Ali, si un jour tu te maries, fais-moi penser à surveiller que tu arrives à l’heure à l’église. Enfin faudrait que tu trouves quelqu’un qui veut bien de toi, c’est pas gagné ! CA FAIT UNE HEURE QUE JE T’ATTENDS ! Du coup je dois partir à mon cours de tennis, j’ai chargé Elisabeth de t’engueuler de ma part. Bon la bise grosse lâcheuse, on travaillera notre exposé un autre jour ! ❤ (L)  Ta Clairette »

Ces quelques mots, je les relus cinq fois, avant de tourner un regard embué vers Elisabeth, dans l’attente d’une explication.

-C’était quand on était en troisième, tu devais venir à la maison pour préparer un exposé avec Claire, et tu n’es finalement pas venue car votre voiture était en panne. Sauf que tu avais oublié de prévenir ! En partant au tennis, Claire m’avait laissé ce mot pour toi, et je ne sais pas pourquoi, je l’ai gardé. Je l’ai retrouvé il y a cinq ans dans un tiroir de mon bureau et je me suis promis de te le donner quand tu te marierais. Et le voilà !

J’ai eu un rire mouillé en me rappelant cette histoire. Effectivement, le lendemain, Claire m’avait un peu reproché mon absence, et nous avions dû préparer l’exposé au dernier moment, dans l’urgence. C’était un exposé d’histoire, sur la vie dans les tranchées.

Je refermai le livre, remerciai longuement mes amies pour le mal qu’elles s’étaient donné, et nous avons fini la soirée dans les rires. Le lendemain, elles m’ont offert une course en char à voile sur la plage de Saint-Malo, et nous sommes rentrées. J’avais le cœur reconnaissant et joyeux, et je suis allée adorer une petite heure, pour remercier Dieu des amies qu’Il m’avait données, et pour rigoler avec Claire de la bonne blague qu’elle m’avait faite.

Deux jours plus tard, Antoine et moi partions à Boulaur, pour les vœux temporaires de Macess. Nous y avons retrouvé Elisabeth et Georges, Henri, Hortense et ma nièce Zélie que je prenais dans mes bras pour la première fois. Elle était belle, un parfait mélange d’Henri, dont elle avait pris les yeux, et d’Hortense, dont elle avait pris le sourire et le nez. Mon cœur se dilata de tendresse lorsqu’elle planta sur moi ses petits yeux qui avaient encore un peu de mal à se fixer. Antoine me la prit, doucement, et voir ses grands bras serrer cette toute petite fille contre sa poitrine, oh, c’était beau. Dans un an, qui sait, le bébé qu’il serrera contre lui sera le nôtre. Quant à voir son frère père, je savais que ce serait émouvant, mais je n’avais pas imaginé que ça provoquerait chez moi un  tel émerveillement. Henri qui sourit à sa fille, Henri qui a un nouveau regard. Dans ces yeux que je connais si bien, il y a désormais une lueur qui m’est étrangère, une lueur d’amour inconditionnel pour le bébé qui promène sa minuscule main sur les joues mal rasées de mon frère. Et Hortense les contemple avec l’air de celle qui n’en revient pas de son bonheur, malgré ses cernes et ses traits fatigués. Zélie ne les laisse pas beaucoup dormir, on dirait !

Nous avons aussi retrouvé les Porfeuille à Boulaur. Jean-Emmanuel et Marthe semblaient à la fois tristes et fiers. Car s’ils étaient heureux pour leur sœur, et qu’ils étaient conscients de la beauté de son engagement, ils savaient aussi que ces vœux éloignaient Macess d’eux. Quant à leurs parents, ils faisaient bonne figure, car Macess était rayonnante, mais je les sentais un peu nostalgiques, son père en particulier.

Pour nous tous, c’était la première fois que nous assistions à pareille cérémonie, et ce fut extrêmement émouvant. Macess qui nous sourit, Macess qui s’allonge face contre terre, Macess qui dit de sa voix claire et assurée qu’elle « promet obéissance, stabilité et conversion de vie selon la règle de Saint Benoit », Macess qui signe la charte de profession d’une main déterminée, Macess si recueillie durant la messe qui suit ses vœux.

Il y eut une petite fête après ça, où le rire de Macess était omniprésent. Quand on la regardait, on comprenait pourquoi Dieu l’avait choisie, et surtout, on comprenait qu’Il l’emplissait, peu à peu. Tous les sacrifices qu’elle avait faits, tous ces sacrifices, si petits soient-ils, ils lui avaient pesé, je le sais. Elle me l’avait écrit.

Avant de rentrer à Boulaur il y a trois ans, elle avait un mp3 rempli de musique, de pop, de rock, de rap aussi. Elle aimait tout écouter, dès lors que le rythme l’entraînait, ou que les paroles la touchaient. Elle ne sortait jamais sans ses écouteurs. Elle a renoncé à tout ça pour le calme harmonieux du grégorien. Elle dansait, aussi, elle aimait tant ça, et elle dansait si bien ! Je me souviens avec une émotion amusée de ses imitations de Michael Jackson, des nombreux partenaires qu’elle a épuisés en soirée rallye à force de rocks endiablés. A ça aussi, elle a renoncé. Elle aimait se maquiller, être élégante, elle avait une passion démesurée pour les chaussures (en cuir de préférence) et les manteaux (chers de préférence). Elle aimait les soirées où elle retrouvait ses amis, elle aimait regarder des films, fumer une cigarette de temps en temps, savourer un verre de vin, passer du temps sur facebook.

En somme, elle aimait sa vie dans le monde, et une chose est sûre, ce n’est pas pour le fuir qu’elle est rentrée à Boulaur. Non, elle y est entrée pour répondre à un appel qui la dépassait, qu’elle ne comprenait que partiellement, mais dont elle était sûre qu’il la rendrait heureuse, bien qu’y répondre ne soit pas sans difficultés. Elle y est entrée pour devenir l’épouse du Christ. Et tous ces sacrifices, je le voyais ce jour-là sur son visage lumineux, ils l’avaient aidée à être moins pleine d’elle-même pour se laisser remplir par Dieu seul. Le détachement du monde permet l’enracinement en Christ. Je le savais jusqu’à présent, mais en regardant Macess cet après-midi-là, je l’ai ressenti.

Les autres sont repartis assez rapidement, et Antoine et moi sommes restés quelques jours de plus, comme prévu. Nous avons très peu parlé, beaucoup prié, sur les conseils du prêtre qui nous prépare au mariage. Au lieu de nous éloigner, ce silence, en plus de nous rapprocher de Dieu, nous a liés de façon surprenante l’un à l’autre. Un jour que nous priions tous deux dans la chapelle, j’ai senti mon cœur se fondre dans celui du Père, mais aussi dans celui d’Antoine. Moment de grâce ! J’ai tourné les yeux vers mon fiancé, et à voir son regard transformé et transcendé, j’ai compris qu’il avait ressenti la même chose que moi. Dieu est si bon de nous faire sentir son amour ainsi !

Nous avons finalement dit au revoir à la sœur hôtelière et à Macess, à qui son nouveau voile allait très bien. Les novices ont un habit blanc, le sien était désormais noir. Elle nous a serrés contre elle.

-La prochaine fois qu’on se voit, vous serez mariés, vous vous rendez compte ? Truc de ouf ! Je prie pour vous le 26 ! Vous m’enverrez des photos, hein !? Ali, je veux te voir en robe de mariée !

Et, traçant une croix sur chacun de nos fronts, elle nous a bénis avec affection.

Dans le train du retour, Antoine et moi avons rattrapé nos trois jours de silence. Car même si nous en avons bien vu l’intérêt, il nous a été difficile de ne pas nous parler. Enfin, en réalité, surtout pour moi. Je crois bien qu’Antoine était soulagé de ne plus avoir à supporter mes angoisses de préparatifs de mariage. La preuve, c’est qu’au bout d’une heure de trajet durant laquelle je l’ai saoulé avec des histoires de traiteur qui n’avait pas la bonne vaisselle, de gens qui n’avaient pas encore répondu, et de sa tante qui voulait faire la déco de la salle mais-j’espère-qu’elle-s’y-connait, il m’a poliment demandé si je ne voulais pas dormir ou regarder un film. Vexée, j’ai boudé, il a ri, ce qui m’a fait bouder encore plus. Il a essayé de me dérider en me chatouillant, je lui ai dit d’arrêter tout de suite, du coup c’est lui qui s’est vexé, et il s’est mis  à grogner que j’étais relou de réagir comme une gamine après trois jours de retraite. Je lui ai répondu que j’avais l’impression de préparer le mariage seule avec nos parents, qu’il ne s’investissait pas, que c’était très pénible. Ma voix montant dans les aigus, le monsieur moustachu qui lisait un numéro de l’Equipe en face de nous a levé le nez de son journal, un sourcil haussé de curiosité, et s’est mis à écouter notre dispute. Sa femme lui a tapé sur le bras pour lui faire comprendre qu’il n’était pas très discret, ce qui a rendu son manège encore plus visible.

Antoine leur a souri, tandis que je me renfrognai dans mon siège, les bras croisés et les lèvres serrées. Le contrôleur est passé vérifier nos billets, je lui ai offert mon plus beau sourire parce que j’avais oublié de composter le mien. J’avais omis de préciser ce détail à Antoine qui en a profité pour se moquer de moi.

-Vraiment Ali parfois t’as pas de tête, c’est fou ! Excusez ma fiancée monsieur, je vous assure qu’elle n’a pas fait exprès, j’aurais dû vérifier, regardez, moi j’ai pensé à composter le mien !

-Oui excusez-moi monsieur, mais vous savez, je n’y ai pas pensé parce que moi j’étais concentrée à vérifier à quelle voie nous devions aller, si je l’avais écouté nous serions actuellement dans le train pour Marseille !

Sentant bien qu’il arrivait en pleine scène de ménage, le contrôleur s’est raclé la gorge d’un air gêné, a grommelé que ce n’était pas grave et s’est empressé de s’échapper. Antoine et moi avons échangé un regard agacé et un sourire complice. Finalement c’est le sourire qui l’emporta et nous avons éclaté de rire. Le monsieur moustachu releva le nez de son journal et nous sourit d’un air bonhomme.

Antoine s’excusa de m’avoir embêtée, je lui demandai pardon de m’être énervée. Il me regarda longuement dans les yeux et me dit finalement :

-Tu sais Ali, tu m’agace parfois, même souvent, mais je sais que je vais être heureux avec toi. Je sais que je vais t’aimer toute ma vie. Je sais que tu es prête à tout pour moi, malgré ton caractère parfois capricieux. Je le sais parce que même si je ne te l’ai pas assez dit, je sais quel effort ça t’a demandé d’arrêter de fumer. Et tu l’as fait pour moi.

Je me suis blottie contre lui. Oui, ça m’avait demandé un véritable effort. J’avais essayé de réduire tout le mois de juillet, sans parvenir à arrêter complètement. A chaque fois que j’envisageai la cigarette que je fumais comme la dernière de toute ma vie, cela me paniquait littéralement, car j’imaginais que la vie sans cigarettes serait forcément moins agréable. Et puis un jour où je broyais du noir après une cigarette, me sentant à la fois coupable de l’avoir fumée, et incapable d’arrêter complètement, j’ai eu comme un déclic, en retournant le problème. Je me suis dit que la cigarette m’enchaînait dans l’idée que j’étais incapable, et dans l’idée qu’elle était essentielle. Mais que si j’arrêtais en me convaincant qu’elle était inutile, qu’elle était vraiment mauvaise en soi, au vu des états dans lesquels elle me mettait, j’arrêterais plus facilement. Je crois qu’à ce moment précis, j’ai eu la grâce de voir la cigarette comme ce qu’elle était vraiment : quelque chose de puissamment mauvais, non seulement pour ma santé et mes finances, car ça ne me dérangeait pas tant, mais surtout pour ma liberté. Je le savais déjà, que la cigarette m’aliénait, mais à ce moment j’ai compris que c’était encore plus fort que je l’avais imaginé, que le diable avait une emprise facile sur moi par ce moyen, mais que pour Antoine, pour n’être dépendante que de Dieu, je pourrais y arriver, avec l’aide de mon ange gardien. J’ai demandé une autre cigarette à Isaure, je l’ai fumée lentement, me rendant compte à quel point ce geste et cette sensation étaient si futiles, en fait, j’ai écrasé le mégot, et j’ai compris que cette cigarette avait été la dernière de ma vie. Du moins je l’espère.

C’était il y a un mois. Au début, la première semaine, j’ai dû faire face à des crises de manque de nicotine assez violentes, et plus d’une fois j’ai cru que j’allais craquer. Mais il faut croire que mon ange gardien est sacrément doué, car je n’ai pas cédé. Et de jour en jour, ça a été plus facile. Et maintenant, j’espère ne plus jamais fumer, mais je sais que je suis vulnérable sur ce point. Mais je rends grâce à Dieu de m’avoir permis de prendre la décision ferme d’arrêter, et de m’avoir permis de la tenir jusqu’ici.

En rentrant, Antoine et moi avons repris nos vies de célibataires, dont nous pouvons profiter encore quelques jours. Je suis revenue dans ma chambre à l’appart. Elle est vide désormais, car tous mes cartons sont partis. Mardi, j’ai appris avec joie et exaltation que je n’étais pas admissible au concours de directeur d’hôpital, mais que j’étais admissible à celui de directeur d’établissement sanitaire. Le début de mon mariage sera studieux pour préparer les oraux, mais c’est pour la bonne cause !

Heureusement, mes colocs étaient toujours là. Elles m’ont demandé comment étaient les vœux de Macess, notre retraite avec Antoine, et m’ont dit de réserver mon vendredi soir. Je devais rentrer chez mes parents ce week-end là, pour mon dernier week-end en famille en tant que célibataire, puisque je me marie civilement samedi prochain, le 19. Mais mes colocs m’ont dit que mes parents pourraient bien attendre le samedi matin pour me voir, car elles aussi voulaient m’offrir ma dernière sortie de célibataire. Nous sommes allées dans un bar, avec toute notre bande d’amis. Il y avait Baudouin, Paul, Marie-Laure, Laura, Maylis, Charles-Antoine, Xavier, et… Mince. En le voyant franchir la porte du bar, j’ai lancé un regard furieux à Anne-Emm. Elle a haussé les épaules en signe d’ignorance. Ok, visiblement elle n’y est pour rien. Mais le voilà qui s’approche. Il me voit, a l’air surpris, s’arrête devant moi, hésite, se penche comme pour me faire la bise, et finalement me tend la main.

-Salut, Aliénor. Je ne savais pas que tu serais là. Que vous seriez tous là ! Salut, les amis ! Je suis venu prendre un verre avec un cousin de passage ici.

-Salut Gabriel.

Je lui serre la main. Que c’est étrange de le revoir ! Même dans la pénombre du bar, je devine ses yeux noirs et troublants. Je ne l’ai jamais revu depuis le fameux jour où il m’a jetée hors de chez lui. J’avais pensé le présenter à Antoine, malgré tout, mais il y a eu l’histoire de Joséphine, le tourbillon des préparatifs du mariage, et je ne l’ai jamais fait. Et puis, je crois qu’Antoine n’y tenait pas trop, finalement, ce que je comprends. J’ai pris de ses nouvelles par Baudouin, qui m’a assuré qu’il allait bien, qu’il avait trouvé un groupe de jeunes pros cathos avec qui il était parti à Fatima cet été, et ça m’avait rassurée sur son cheminement spirituel.

Mais je n’étais pas préparée à sentir à nouveau ses yeux posés sur moi. Il a passé sa main dans ses boucles brunes. Nous nous regardions en silence, et je le sentais en colère. Il n’y avait que Jo, Anne-Emm et Baudouin qui avaient été au courant de notre histoire, si tant est qu’on puisse appeler ça une histoire, et les autres ne comprenaient pas ce qu’il se passait. J’ai donc brisé le silence.

-Tu peux t’asseoir avec nous, si tu veux. Et ton cousin quand il arrivera. Ça ne nous dérange pas.

J’ai senti son regard s’intensifier. J’ai répété, plus bas, pour lui seul :

-Ça ne me dérange pas.

Il a entendu, et s’est assis à côté de moi. Anne-Emm a froncé les sourcils.

-Antoine est là ? Enfin, non je vois bien qu’il n’est pas là, mais il va venir ?

Il attendait ma réponse, faisant rouler une pièce de monnaie sur la table, pour avoir quelque chose sur quoi fixer son regard, j’imagine.

-Normalement, non. C’est justement ma dernière sortie de célibataire, sans lui.

-J’aurais aimé le rencontrer, et tu ne me l’as jamais proposé. Je vais à une autre table, dans ce cas. Salut. Si tu vois un mec avec des cheveux longs entrer, c’est mon cousin, tu lui dis que je suis à l’autre bout de la salle.

Il s’est levé un peu brusquement, et il a commencé à partir.

-Gabriel, attends !

Il s’est retourné, un demi-sourire aux lèvres, son sourire si énigmatique.

-Tu as raison, je l’appelle, c’est l’occasion ou jamais.

Et j’ai appelé Antoine, lui expliquant en deux mots la situation. Il a mis un peu de temps avant de répondre oui. Il avait peur d’être agressif avec Gabriel, je lui ai rappelé que lui n’avait rien à se reprocher, que c’était moi qui avait été imprudente et irresponsable, que Gabriel avait besoin de rencontrer des gens comme lui. Antoine n’a pas l’habitude de m’entendre me fustiger, et surtout reconnaître que je suis irresponsable. Je dois dire que je suis assez orgueilleuse en général. Je suppose donc que c’est cela qui l’a convaincu. Un quart d’heure plus tard, il entrait dans le bar. Il nous a rejoints à notre table, m’a embrassée avec plus d’insistance que d’habitude, je crois, et enfin s’est tourné vers Gabriel, lui souriant avec sincérité :

-Bonjour, je suis Antoine.

Gabriel lui a rendu son sourire et sa poignée de main. Ils sont partis dehors pour parler, prétextant que Gabriel devait fumer. Je crois que ça a duré une bonne heure. Ils sont revenus en riant, et un garçon aux cheveux longs les accompagnait. Le fameux cousin, qui s’appelait Jean. La fin de la soirée fut très agréable. J’ai pu parler avec Gabriel sans être gênée, comme à un ami, et Antoine a longuement discuté avec le cousin Jean, qui a abandonné la foi il y a dix ans, pendant son adolescence, et qui était très interpelé par le fait que Gabriel, avec qui il a fumé ses premiers joints, y revienne, et que nous soyons tous pratiquants.  Nous avons dû tous nous quitter, à regret, à la fermeture du bar. En me raccompagnant, alors que je lui demandais ce que lui et Gabriel s’étaient dit, Antoine m’a répondu :

-Ce serait long à expliquer. On a parlé de toi, bien sûr, mais tu avais raison, c’est vraiment un mec bien, et je crois que Fatima, cet été, ça l’a retourné encore plus qu’il ne l’était déjà. Je ne sais pas si on le reverra, je suis encore un peu jaloux, mais en tout cas je suis content d’avoir mis un visage sur ce que tu m’avais dit de lui. Et tu avais raison, il est beau, je crois !

J’ai souri, et je lui ai dit

-Pas autant que toi, mon chéri.

Il a ri, nous nous sommes embrassés. Jour après jour, notre mariage se rapproche. Mon fiancé chéri, parfois toute une vie avec toi, ça me fait peur, mais d’autres fois, je me dis qu’une vie avec toi, c’est encore trop court.

Ce week-end, je profitais de mes parents et mes frères et sœurs comme j’ai pu, car Maman était quelque peu angoissée par une histoire de fleurs pour l’église, le devis du fleuriste étant finalement faux, et celui-ci ayant augmenté ses prix.

Qu’importe ! Pour déstresser Maman, j’ai pris Jibé dans mes bras, je lui ai fait faire l’avion, et son rire a déridé « la daronne » (expression de Jibé pour l’occasion, l’école privée n’est plus ce qu’elle était.). Et je lui ai dit, à la daronne, que le mariage se rapprochait de jour en jour, et que dans deux semaines elle sera tranquille. Ça n’a pas eu l’air de la rassurer, curieusement. Alors j’ai dansé la valse dans le salon avec Jibé, et Papa l’a prise par la taille pour nous suivre, tandis que Diane entraînait Mayeul avec nous. Alors Maman a dit que ce serait un beau mariage, et tant pis pour les fleurs !

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