Monsieur et Madame Lebert

Lundi 21 septembre

Me voilà officiellement mariée devant l’Etat. Appelez-moi Madame Lebert.

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Hé oui, samedi, Antoine et moi nous sommes présentés à la mairie de la ville où nous avons grandi, sommes allés à l’école, au collège, au lycée, à la messe, à l’équitation, au scoutisme, au tennis, à toutes ces activités qui ont fait de nous ce que nous sommes aujourd’hui. Nous avions d’abord hésité à nous marier dans la petite commune où habitent mes parents, à quelques kilomètres de ladite ville, mais Antoine et moi préférions faire ça dans cette imposante mairie en pierre, car nous avions des souvenirs communs sur la place qu’elle surplombait. Des souvenirs d’adolescents sur ces bancs où nous nous retrouvions si souvent entre les cours avec Henri, Macess, Claire et Elisabeth, nous poussant en riant dans les fontaines, mangeant nos paninis à pleines dents, nous racontant les derniers potins. Des souvenirs de lycéens insouciants, qui ne se doutaient pas que quelques mois plus tard, nous nous retrouverions sur cette même place, en larmes, sans Claire. Puis que nous ne nous retrouverions plus tous ensemble, puisque Macess et Antoine auraient rompu, qu’Antoine ne voudrait plus me voir. Ces bancs, ils nous ont tous vus grandir, ils nous ont vus nous disputer, nous réconcilier.

Notre plus violente dispute, je m’en souviens, elle eut lieu lorsque j’étais en seconde, sur cette place. Henri, Claire, Elisabeth et moi attendions Macess et Antoine, toujours en retard à nos rendez-vous à six. Elisabeth, au fur et à mesure que le temps passait, se renfrognait de plus en plus. J’étais assise à côté d’elle sur un banc. Je la sentais se crisper, puis elle se dressa d’un bond, et shoota dans une canette de coca que je venais de finir. Elle grommela :

– Je suis sûre qu’ils sont encore en train de se bécoter dans un coin. J’ai cours dans une heure, moi ! Ca fait au moins deux semaines qu’on ne s’est pas vus tous les six, ils abusent grave !

Et elle se rassit, s’affalant sur le banc, les bras croisés et le regard noir.

De leur côté, Claire et Henri passaient le temps en se poursuivant autour de la fontaine, riant aux éclats, et Claire finit par réussir à mettre le pied de mon frère dans l’eau. Il le sortit, le secoua, et contempla un instant sa chaussure trempée avant de se mettre à hurler :

– Merde, Claire ! Des chaussures neuves ! En daim ! Maman va me tuer si elles sont bousillées, t’aurais pu faire attention !

– Henri, pardon, je suis désolée, je voulais juste faire semblant ! Si Antoine et Macess étaient là, aussi, on ne les attendrait pas comme des cons. J’ai faim, moi !

– Ça va, ça va, ma chaussure va sécher, et c’est vrai qu’ils sont relous là, j’appelle Antoine.

Mais Antoine ne répondit pas, et Claire et Henri vinrent nous rejoindre sur le banc. Nous avions faim tous les quatre, Henri regardait sa chaussure mouillée avec agacement, Claire avait l’air penaud, le visage d’Elisabeth se durcissait. Quant à moi, la mauvaise humeur générale me gagnait, et je commençais à être également très remontée contre nos amis. Et ces imbéciles ont fini par débarquer, comme des fleurs, main dans la main, vingt minutes après l’heure de rendez-vous. Ils se sont plantés devant nous, et Macess nous a dit avec un sourire charmeur et un gloussement dans la voix :

– Désolés, on est en retard ! Bon, on mange ? Fallait pas nous attendre !

Et Antoine de renchérir :

– Oui, vous auriez du commencer sans nous. Bon on va acheter nos paninis ? J’ai cours dans trois quarts d’heure !

Nous fixions sur eux quatre regards noirs, et Elisabeth se leva pour se diriger vers son frère.

– Moi aussi, figure-toi, j’ai cours dans trois quarts d’heure ! Ça fait vingt minutes qu’on vous attend, vous êtes chiants ! Et toi Macess, tu ne supportes pas quand on est en retard à tes rendez-vous, mais alors quand tu es avec Antoine, pas de problème, on peut attendre !

Et elle poussa Antoine d’un coup d’épaule, se dirigeant à grands pas vers le vendeur de paninis. Henri et moi l’avons suivie, feignant l’indifférence en passant devant eux, mais Claire, qui a toujours été trop gentille, n’a pas pu s’empêcher de les embrasser avec effusion.

– C’est pas grave, vous êtes là maintenant, venez on va mangeeeerrr !

– Comment ça c’est pas grave ? Si c’est grave, ils nous font le coup à chaque fois ! Claire, dès qu’il s’agit de Macess et Antoine, tu pardonnes tout ! Mais si ça avait été quelqu’un d’autre !

Oulà, ça commençait à dégénérer. Elisabeth, en prononçant ces mots, avait lancé à Claire un regard dont je n’aurais pas aimé être la cible. Henri tenta de temporiser la chose, bien maladroitement.

– Bon, ça va, c’est pas grave, on va manger et on n’en parle plus ! Elisabeth, toi dès qu’il s’agit de Macess et Antoine, tu fais toujours des histoires pour pas grand-chose, alors heureusement que Claire équilibre en étant trop gentille !

Mon frère est un crétin. Il avait raison, mais quand Elisabeth est dans cet état, la dernière chose à faire, c’est de la remettre face à ses contradictions, et surtout, de s’immiscer dans une dispute avec sa sœur jumelle en approuvant cette dernière. Henri venait de dégoupiller une grenade. Elisabeth explosa.

– Bah bien sûr, prends la défense d’Antoine, de toute façon c’est ton meilleur copain depuis toujours, hein, tu lui pardonnes tout toi aussi, on les attend à chaque fois et faudrait juste rien dire parce qu’ils sont amoureux, ils sont mignons les pauvres chéris ! Donc désolée j’ai pas l’impression de faire une histoire de pas grand-chose ! Vous étiez tous énervés tout à l’heure, comme moi ! Claire y compris, donc je ne vois pas pourquoi tu lui donne raison, surtout qu’elle a bousillé ta chaussure je te rappelle ! Vous n’avez rien à dire, les deux amoureux ? Et toi Ali ? T’es là, mais tu te tais, tu ne voudrais surtout pas prendre parti, hein ? T’es d’accord avec ton grand frère chéri, peut-être ?

Nous regardions tous Elisabeth fulminer. Nous étions arrivés entretemps devant le vendeur de paninis, et celui-ci observait la scène avec étonnement. Il nous connaissait bien, et ne nous avait jamais vus nous disputer. Je décidais de sortir de ma réserve, parce que là, vraiment, Elisabeth exagérait.

– Oh, Elisabeth, calme-toi ! Oui je vais prendre parti, pour te dire que tu nous saoules tous, là, à t’énerver pour rien. Ok, on a attendu Macess et Antoine, ok ça nous a agacés, mais ils sont là, maintenant. Et vous deux, ajoutai-je en me tournant vers Antoine et Macess que la situation dépassait complètement, vous deux, vous n’avez plus intérêt à être en retard, vous voyez ce que ça donne ! Et Claire, tu ne devrais pas tout leur passer, et Henri, c’est un peu exagéré, ce que tu as dit à Babeth ! Voilà, vous me gavez tous, on peut peut-être manger tranquillement avant de reprendre les cours, non ? Un panini trois fromages, s’il vous plait monsieur.

J’avais dit tout ça d’une traite, haussant la voix raisonnablement, mais d’un ton sec et tranchant. A l’époque, il était rare que je m’énerve (ça l’est beaucoup moins maintenant, Antoine en est le premier témoin), et à ma grande surprise, ils m’ont tous obéi. Ils ont commandé leurs paninis, nous sommes retournés nous assoir sur nos bancs. Le début du déjeuner a été un peu froid, personne ne parlait, et nous nous envoyions tous des coups d’œil furtifs, sans oser être le premier à briser le silence. Elisabeth semblait passionnée par l’étude de son panini tomate-mozarella, concentrant son regard sur un bout de tomate qui dépassait de son pain. Et puis, tout à coup, Claire a éclaté de rire. Alors Macess l’a suivie, puis Antoine, et bientôt nous rigolions tous les six comme des bossus, même Elisabeth, qui s’est finalement levée pour embrasser sa sœur et lui demander pardon. Ça a été le début d’une série de réconciliations en chaîne, chacun demandant pardon aux autres, à grand renfort de tapes dans le dos et d’embrassades. Nous avons fini de déjeuner dans la bonne humeur, et nous sommes rentrés au lycée ensemble, la semelle de la chaussure mouillée d’Henri scandant notre marche d’un joyeux « chpouick chpouick ».

Oui, que de souvenirs sur ces bancs place de la mairie. Ils ont aussi vu Macess m’annoncer son entrée au couvent. Et samedi, ils m’ont vue sortir de la mairie à la main d’Antoine, désormais mon mari devant la loi.

Nous n’avions prévu d’inviter que nos familles les plus proches, puisque la vraie fête aurait lieu le samedi d’après, à l’église où nous serons unis devant Dieu.

J’avais pris Isaure et Hortense comme témoins, et Antoine Georges et Henri.

A dix heures, nos deux familles entraient dans la mairie, sur leur 31. Jean-Baptiste expliquait à Blanche que son blazer était neuf, qu’il avait coûté assez cher et que la vendeuse lui avait dit qu’il lui allait très bien, qu’il « soulignait sa taille ». Mon petit frère avait fait son dandy en poussant le vice jusqu’à supplier Maman de lui acheter un nœud papillon rouge à pois bleus marine. Jibé, dix ans et demi, et déjà une victime de la mode. Depuis deux mois, d’ailleurs, il se dit hipster, parce qu’il a réussi à convaincre Maman de lui acheter un t-shirt avec des moustaches dessus. Il n’a pas fini de nous faire rire, ce petit. Cela étant dit, ça lui seyait plutôt pas mal, à mon beau gosse de petit frère, son blazer et son nœud pap. Et Blanche n’était pas en reste, elle lui fit le descriptif précis de toutes les robes qu’elle avait essayées avec sa Maman avant de choisir celle-ci, une belle robe orange.

Les deux charmants bambins avaient convaincu leurs mères respectives de se mettre en frais pour les habiller lors du mariage civil, puisqu’ils seront dans le cortège la semaine prochaine et n’auront donc pas le loisir de s’habiller comme ils le souhaitent.

Les autres aussi étaient très beaux. Qu’est-ce que ce sera la semaine prochaine ! Quant à mon fiancé, son costard l’affinait, sa cravate bleue faisait ressortir ses yeux, et j’étais plus prête que jamais à manifester sur mon état civil et à la société entière que c’était lui que j’aimais, pour la vie, et que c’est avec lui que je voulais fonder une famille. J’admirais sans retenue ma nièce Zélie lorsque le maire nous fit signe que la cérémonie allait commencer. Georges me glissa à l’oreille qu’il était bien content d’être témoin, et que c’est la première fois qu’il assistait à un mariage civil, la chose n’existant pas au Liban. Elisabeth se blottit contre lui pour lui dire que l’été prochain c’étaient eux qui se marieraient civilement, sans doute dans cette même mairie, il eut un sourire attendri et embrassa sa fiancée. Le maire crut alors que c’étaient eux les mariés du jour et leur fit signe d’avancer. Madame Lebert s’empressa de lui dire qu’il se trompait, et Georges éclata de rire.

– Oulà Monsieur le maire non, pas déjà ! Laissez-moi encore un an de liberté, et ne la tentez pas trop, je suis sûr que si vous insistez un peu elle serait prête à le faire aujourd’hui. Cela dit ça m’arrangerait, j’aurais mes papiers plus vite comme ça, vous comprenez, je suis un pauvre Libanais qui veut être français.

Le maire, désorienté, eut un regard un peu perdu, arrêta ses yeux sur le costume hors de prix de Georges, puis sur son teint mat, et on le voyait clairement réfléchir pour démêler le vrai du faux dans les mots « pauvre libanais », et pour savoir s’il devait signaler un risque de mariage blanc.

Georges, se rendant compte de l’état de confusion dans lequel il avait mis le pauvre élu, se rattrapa en lui disant que c’était une blague, qu’il ne se mariait pas tout de suite, et que les papiers français étaient en bonus, ce qu’il voulait surtout c’était la charmante jeune fille en robe bleue. Et donnant une tape amicale sur l’épaule du maire, il lui rappela qu’Antoine et moi étions bien les mariés du jour et qu’il n’était que le témoin.

Rassuré par cette explication, le maire reprit une contenance et nous fit signe d’approcher de son bureau. Nous nous installons en face de lui, nos témoins à nos côtés. Hortense étant mon témoin et Henri celui d’Antoine, ils laissèrent leur fille à Jean-Baptiste. Fier comme artaban mais pas très à l’aise, Jibé la tenait dans ses bras avec un regard attendri et un sourire crispé, n’osant bouger un petit doigt de peur de la faire tomber. Heureusement, Maman et Papa étaient à côté. Ils n’attendaient d’ailleurs qu’un signe de fatigue ou de lassitude de leur petit dernier pour trouver un prétexte pour lui prendre Zélie des bras.

Après avoir enfilé son écharpe tricolore, le maire sortit un papier, se racla la gorge, et se lança dans un discours nous rappelant combien il était heureux de marier ici « deux enfants de la ville », fit ensuite un panégyrique enflammé des richesses culturelles de ladite ville, nous rappela que le mariage était un acte public, « d’où le fait que les portes restent ouvertes », ajouta-t-il en tendant majestueusement le bras vers l’entrée de la salle. Mais son bras retomba bientôt lorsqu’il se rendit compte que les portes avaient été fermées. Je crois bien que le fautif est Papa, qui a la manie des portes fermées et qui avait dû rabattre les battants discrètement, pensant sans doute rendre service. En tout cas, c’est lui qui prit l’air contrit en entendant la phrase du maire, et qui se dirigea avec empressement vers la double-porte pour la rouvrir, avec moult sourires et grimaces d’excuse.

L’erreur paternelle réparée, le maire put continuer son discours. Il nous rappela la valeur de l’engagement que nous prenions, un engagement public vis-à-vis de la société toute entière. Il nous parla de la patience que nous devrions avoir l’un envers l’autre, envers nos enfants, des valeurs que nous serions appelés à leur transmettre. Il insista sur le fait que le mariage était un acte civil fondant une famille, et que de ce fait il était important pour la société. Il conclut enfin en détaillant les termes utilisés par les articles du code civil qu’il allait nous lire juste après : fidélité, assistance, avenir, ensemble, autorité parentale et solidarité financière. Des termes forts, nous dit-il, mais qui donnaient tout son sens au mariage, et à notre amour conjugal.

Ce fut un très beau discours, qui ne nous laissa pas indifférents, Antoine et moi, et qui nous aida à prendre conscience de l’importance des mots que nous allions prononcer. Car même si pour nous le mariage religieux reste prioritaire, le mariage civil a une véritable importance, scellant face à la société l’amour que nous nous portons, lui donnant une entité civile, l’officialisant devant l’Etat. A l’Eglise, nous nous marions devant Dieu, pour qu’Il bénisse notre union et surtout pour qu’elle ait le sens sacré que Dieu a choisi de lui donner. A la mairie, nous nous marions devant l’Etat et la société, pour témoigner de l’amour que nous nous portons et de l’engagement que nous avons pris l’un pour l’autre, et pour donner une identité à notre foyer et notre famille.

À l’issue de ce discours, le maire nous a exposé nos devoirs conjugaux, par la lecture des articles 212 à 215 du Code Civil. Puis, il nous a demandé si nous avions fait un contrat de mariage. Enfin, nous nous sommes levés, ainsi que tout le monde derrière nous, et nous avons échangé nos consentements, un peu émus.

– Monsieur Antoine, Marie, Jacques Lebert, consentez-vous à prendre pour épouse Mademoiselle Aliénor, Marie, Alice, Jeanne Coulanges ?

Mon fiancé m’a regardée, ses yeux fouillant les miens, puis s’est exclamé, sûr de lui :

– Oui !

– Mademoiselle Aliénor, Marie, Alice, Jeanne Coulanges, consentez-vous à prendre pour époux Monsieur Antoine, Marie, Jacques Lebert ?

Bien sûr que j’y consens, de tout mon être, de toute mon âme, oui, je consens à ce qu’Antoine soit mon époux devant la loi et devant tous. J’y consens, mais étrangement, le « oui », il faut que j’aille le chercher loin au fond de ma gorge, tellement le regard intense d’Antoine me déstabilise. Enfin, j’arrive à le sortir, joyeusement :

– Oui !

– Au nom de la loi, je vous déclare mari et femme.

Derrière nous les flashs crépitent. Devant nous, le maire nous regarde avec un bon sourire. Je pose ma tête sur l’épaule de mon fiancé-mari, émue. Il me prend la main, Georges nous embrasse avec effusion. Le maire nous rappelle que ce n’est pas tout à fait fini, Georges s’excuse avec un sourire béat, et le maire nous tend le livret de famille à notre nom. Je l’ouvre, et Antoine se penche avec moi pour le regarder. J’espère que Dieu nous donnera la grâce d’avoir beaucoup de noms à écrire sur ces pages.

Je signe le registre de mon nouveau nom : Aliénor Lebert. Je souris en voyant ma signature, assez fière de moi. Je me suis entraînée pour la réussir. Puis Antoine signe, et enfin nos témoins.

Isaure m’embrasse, et me glisse l‘oreille qu’elle est fière d’avoir été mon témoin. Hortense s’empresse de me féliciter et de me remercier à son tour avant de courir vers sa fille, qui est à présent dans les bras de Diane et qui commence à manifester sa faim par des pleurs assez bruyants. Mon frère Henri donne une accolade à Antoine, puis me serre contre lui en m’embrassant. Vient ensuite le tour de mes beaux-parents, toujours aussi affectueux, d’Elisabeth, d’Hermine, de Blanche qui me saute au cou. De Mayeul qui me dit en riant que Madame Lebert ça fait grand-mère comme appellation, puis qui se confond en excuses quand il se rend compte que ma belle-mère était à côté et avait entendu. Mais ma belle-mère connaît bien notre Mayolo, et lui donne une petite tape sur l’arrière du crâne avec un sourire affectueux.

Puis le tour de Diane qui me dit qu’elle aime beaucoup ma robe, mais que celle de la semaine prochaine est bien plus belle, puis de Jibé qui m’appelle « madame », qui rit, qui m’appelle à nouveau « madame », et qui rit de plus belle. Eh ben. Faudra pas trop lui donner de champagne à ce petit. Ce n’est pas parce qu’il a un nœud pap et un blazer qu’il a un âge mental très évolué.

Puis, enfin, mes parents s’avancent, et m’embrassent l’un après l’autre, très simplement. Les pauvres, ils préfèrent garder leurs émotions pour la semaine prochaine. Papa, tout de même, dit à mi-voix :

– Ma petite fille madame… Le temps passe vite.

Puis, se reprenant, il annonce à la cantonade qu’il est l’heure d’aller au restaurant.

Nous nous installons tous les seize sur une table qui prend la moitié de la salle, et nous trinquons au champagne. Monsieur Lebert se lève.

– À Antoine et Aliénor Lebert, et à leur mariage. Et j’en profite pour féliciter ma charmante future belle-fille, enfin, ma belle-fille civile mais pas encore religieuse… Enfin, elle ne sera jamais religieuse a priori ! Bref. J’en profite pour féliciter Aliénor pour son admissibilité à son concours, et j’espère que mon fils l’aidera à réviser ses oraux !

Haha, sacré Oncle Bertrand ! Je me lève pour l’embrasser, et nous buvons tous notre coupe joyeusement. Blanche et Jean-Baptiste ont même réussi à négocier un fond de coupe. Moi j’ai dû attendre quatorze ans pour boire ma première goutte d’alcool, et je crois qu’Antoine n’a pas eu le droit ne serait-ce qu’à du cidre avant quinze ans. Ah, les passe-droits des petits derniers !

Le repas se déroula dans la joie, au bruit des gazouillements de Zélie, objet de toutes les attentions, au bruit du grand rire de Georges, avec qui mes parents étaient ravis de faire connaissance, au bruit des blagues débiles de Mayeul et de la voix surexcitée de Jibé, qu’il sort lors de grandes occasions. Blanche ne le quittait pas des yeux. Ils se sont quand même disputé au dessert, parce que Jean-Baptiste avait deux framboises sur son bout de gâteau et que Blanche n’en avait pas, et qu’elle lui a gentiment demandé de lui en donner une. Il a refusé, prétextant que les garçons avaient plus besoin de manger, Maman l’a réprimandé, il a boudé, Blanche a pris un air triste. Voyant la moue de son amie, Jean-Baptiste s’en est voulu, lui a donné les deux framboises, elle n’en a pris qu’une en le remerciant. L’instant d’après, leur dessert englouti, ils partaient tous les deux sur le parking, « pour se promener », et à travers la fenêtre je les voyais marcher l’un à côté de l’autre. Mon Jibé qui faisait le fier, les mains dans les poches, se donnant un air viril, et Blanchounette qui lui parlait en faisant de grands gestes de la main.

Pour l’instant, ils ne s’en rendent pas compte, et sont bien innocents, mais j’ai bien peur que d’ici deux ans un jeu de séduction se mette en place entre eux. Ils sont très proches, et depuis toujours, mais l’adolescence n’est pas loin, avec le temps des premiers émois, qui peut les rapprocher, ou les éloigner. En tout cas, la puberté va perturber leur amitié d’une façon ou d’une autre, et j’espère qu’ils sauront se rappeler du temps où ils marchaient sur un parking l’un à côté de l’autre, sans arrière-pensée, se racontant leurs histoires d’enfant.

Mais voilà que mon fiancé-mari m’embrasse dans le cou, me tirant de mes pensées. Antoine, mon chéri, il est loin le temps où nous jouions à Colin-Maillard tous les deux au goûter d’anniversaire des jumelles ! Mais petits, nous n’étions pas aussi proches que Jean-Baptiste et Blanche. Il a fallu attendre les quinze ans d’Antoine pour que nous soyons vraiment amis.

En tout cas, aux yeux de la loi et de la société, Antoine est désormais mon mari. Voilà qui me vieillit un peu. Mais quel mari ! Il est toujours debout derrière moi, parlant avec Mayeul qui explique aux Lebert son choix d’entrer au séminaire Saint Martin dans un an. Je suis assise, et je porte sa grande main contre ma joue, me blottissant contre elle. Je l’embrasse, cette main à laquelle je passerai une alliance dans une semaine, et je me lève. Il me sourit. A cet instant, je ressens un sentiment de plénitude. Les yeux d’Antoine dans les miens, les rires et les éclats de voix de nos familles en arrière-plan, l’odeur du café qui vient d’être servi. Rien de très romantique, rien de bouleversant, mais un goût de banalité agréable, en ce samedi après-midi au ciel gris. Une idée du quotidien qui nous attend. Et ma foi, c’est un quotidien qui donne envie.

Nous sommes ensuite allés nous promener pour digérer. Nous avons parlé de choses banales, des derniers préparatifs du mariage, du temps qui passait, de la rentrée de chacun. De Zélie qui se réveillait encore la nuit, de Blanche et Jean-Baptiste qui étaient déjà en CM2. Diane s’était accrochée à mon bras, et me demandait si je n’étais pas trop stressée pour la semaine prochaine. Je lui ai répondu qu’aujourd’hui, ça avait été un bon entraînement, et Antoine lui a dit que lui, il était un peu stressé, parce que je risquais d’être plus belle que lui. J’ai ri. Au loin, nos parents marchaient ensemble, tranquillement, comme les vieux amis qu’ils étaient. Georges et Elisabeth roucoulaient, main dans la main, un peu à l’écart. Nous étions en famille, et nous étions heureux.  Et j’avais hâte d’agrandir cette famille en fondant la mienne avec Antoine.

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4 réflexions sur “Monsieur et Madame Lebert

  1. Agathe dit :

    Ah la la la la mon Dieu que c’est génialissime !!!! Je me suis mise à lire les péripéties d’Aliénor pendant les vacances, et je ne m’en lasse pas ! J’attends avec impatience chaque article….
    Bravo bravo bravo et mille mercis !!!

  2. Marie-victoire dit :

    Merci beaucoup pour ce superbe roman plein d’espérance et de joie pure! Ne t’arrête pas en si bon chemin…. j’espère qu’un jour je connaîtrai les enfants d’Ali et Antoine 🙂

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